Le 7ème festival international de la musique de films d'Ubeda s'est déroulé du 20 au 24 juillet dernier. Etaient invités cette année les compositeurs Bruno Coulais, nommé président d'honneur de cette édition, Gabriel Yared, Philippe Sarde, Mark Isham, Christopher Lennertz, Bear McCreary, Blake Neely, Alberto Iglésias, Carles Cases, Pascal Gaigne et Oscar Araujo.

Ce casting imposant était complété par Stéphane Lerouge, concepteur et réalisateur de la collection "Ecoutez le Cinéma" pour le compte d'Emarcy/Universal Jazz France, Claudio Fuiano, "restaurateur" de bandes originales de films italiens pour le compte de divers labels italiens (GDM, Digitmovies,...) et espagnols (Quartet Records, Saimel), James Fitzpatrick, régisseur d'orchestre et patron de son propre label Tadlow Music, Mikael Carlsson, fondateur du label Moviescore Media et également compositeur et chef de choeur, et, du côté américain, Dan Goldwasser, producteur d'albums pour le label La-La Land Records.

Un beau rassemblement de personnalités peu avares en anecdotes en tout genre, d'une extrême générosité avec le public et qui ont fait de cet évènement une rencontre conviviale entre amateurs et professionnels de la musique de films.Cela suffit-il à dire que l'on a pu ressortir entièrement satisfait de ce cru 2011 du fameux festival? Pas vraiment...

Le point fort: les conférences

Les rencontres avec les compositeurs invités et les professionnels de la musique de films furent toutes enrichissantes. On y reviendra plus avant lors d'une série de "portraits musicaux" consacrés à certains compositeurs invités à cette édition. Les intervenants se sont montrés très loquaces lorsqu'il s'est agi de faire partager aux congrésistes leur passion pour la musique ou de lever un peu le voile sur les coulisses de leur métier.

Bear McCreary 2Ainsi, Bear McCreary nous a raconté comment l'orchestre recruté pour la série HUMAN TARGET s'est enrichi des musiciens les plus réputés d'Hollywood à mesure des séances d'enregistrement, informés puis convaincus par la qualité de composition. Certains instrumentistes habituellement présents aux sessions de John Williams ou Hans Zimmer ont  ainsi provisoirement fait une infidélité à ces musiciens de référence pour intégrer l'orchestre dirigé par Bear McCreary. Autre anecdote croustillante: peu sûr de lui après les séances consacrées à l'épisode pilote de la série, le jeune compositeur était persuadé de ne pas être réembauché pour le reste de la première saison mais au final, les créateurs du show l'ont rappelé pour un, deux, trois puis l'intégralité des épisodes, visiblement convaincus par son approche déployant un orchestre massif, l'un des plus importants engagé pour une série, et efficace aussi bien dans la mise en musique des scènes d'action que celle des moments plus calmes. Le changement d'équipe à la veille de la deuxième saison ne lui aura en revanche pas profité, les producteurs préférant un mélange de musique entièrement jouée au synthétiseur et de chansons préexistantes. Philosophe sur les méthodes actuellement en vogue à Hollywood, Bear McCreary a pu en quelque sorte prolonger son approche dans la série THE CAPE qu'il considère comme une évolution logique des idées mises en place dans HUMAN TARGET. C'est devant un public attentif et enchanté que le compositeur a achevé sa conférence en passant au piano et en faisant monter sur scène son épouse Raya Yarbrough, chanteuse de son état, pour un duo improvisé autour d'une des chansons de la série BATTLESTAR GALACTICA et d'un titre aux ambiances jazzy issu de l'album solo de la jeune vocaliste et au cours duquel Bear McCreary inséra une variation sur le thème original de BSG dû à Stu Philipps et Glen A. Larson.

Gabriel YaredAutres moments forts: les conférences de Gabriel Yared et Philippe Sarde (je n'ai pas assisté à celles de Bruno Coulais et Mark Isham mais l'impression des festivaliers fut très positive). Privilégiant les démonstrations au piano à de longs discours théoriques, Gabriel Yared a rappelé que son premier contact avec le film ne se faisait non pas avec l'image mais le story-board qui lui donne ses premières idées, enrichies par les échanges avec le réalisateur. Une idée, une remarque, un mot de celui-ci lui donnent régulièrement la clé pour trouver la manière d'appréhender la musique, comme ses thèmes 37.2 LE MATIN de Jean-Jacques Beineix, L'AMANT de Jean-Jacques Annaud ou LE TALENTUEUX MR RIPLEY d'Anthony Minghella, trois cinéastes essentiels de sa carrière qui lui ont permis de développer un style singulier mais reconnaissable entre tous. Revenant sur le rejet de sa partition pour le TROIE de Wolfgang Petersen pour laquelle il a travaillé un an, le compositeur a bien fait remarqué qu'il ne conserve plus aucune rancoeur envers quiconque sauf son successeur (qu'il n'a pas nommé mais dont on peut citer le nom: James Horner) qui a repris la même chorale bulgare et la même vocaliste solo tout en se permettant de critiquer vivement le travail de son confrère à l'époque (en 2003). Menacé par la Warner d'un coûteux procès suite à la publication sur son site d'une large sélection de son oeuvre (75 minutes environ), Gabriel Yared a précisé aux festivaliers que l'édition discographique de son travail n'est pas prête de voir le jour, le studio ayant apparemment décidé de reléguer cette musique aux oubliettes (on rappellera que dans le système anglo-saxon, le compositeur n'est pas le propriétaire de sa musique et qu'il conserve tout au plus un droit moral théorique sur celle-ci). Cette expérience artistique douloureuse est aujourd'hui assimilée et le musicien conserve toujours l'envie de servir au mieux le film sur lequel il collabore.

Philippe SardeDe son côté, Philippe Sarde, dont l'entretien était mené par Stéphane Lerouge, a balayé l'ensemble de sa carrière avec finesse, conviction et franchise. Trois adjectifs qui caractérisent bien le personnage, homme de tous les excès (un exemple: il veut un saxophoniste pour MORT D'UN POURRI, il fait appeler Stan Getz!), mais maître d'oeuvre de référence de la musique de films française qui se définit plus comme un scénariste musical que comme un compositeur. Commençant son oeuvre par la réalisation d'un court-métrage dont le public retiendra plus sa musique que ses images, il décide de poursuivre sa carrière cinématographique du côté des partitions garnies de noires et de blanches et rencontre Claude Sautet qui lui propose de mettre en musique LES CHOSES DE LA VIE et sera son père de cinéma (il signera la musique de tous ses films). Evoquant par la suite sa collaboration phare avec Bertrand Tavernier, il illustre la notion de scénariste musical par le biais de la séquence d'ouverture de COUP DE TORCHON où, en quelques minutes, il définit toute la dangerosité à venir du personnage incarné par Philippe Noiret. Autre cinéaste important dans sa carrière, Alain Corneau l'engage pour LE CHOIX DES ARMES, passionnante et poignante confrontation entre Yves Montand et Gérard Depardieu où le réalisateur hésite entre les contrebasses jazz de Ron Carter et Buster Williams et le symphonisme du London Symphony Orchestra. La réponse de Sarde ne se fait pas attendre: il lui propose de confronter les deux, l'orchestre accompagnant les deux contrebassistes virtuoses pour une oeuvre jazz orchestrale à la tonalité unique. Sur LE LOCATAIRE, premier jalon de son parcours avec Roman Polanski, il se trouve peu aidé par le cinéaste, également acteur,  qui parle peu de musique et c'est au cours d'un déjeuner où il le voit passer machinalement le doigt dans son verre qu'il décide que le glass harmonica sera  l'instrument pilote de sa partition, donnant dès le générique d'ouverture une indication sur le dénouement tragique de l'intrigue. Pour le film GHOST STORY qui marque son entrée à Hollywood, il demande à ce que les micros soient placés en haut de la pièce d'enregistrement d'un studio dont il juge la configuration médiocre. Jugé fou par le directeur musical de la production prêt à lui donner plusieurs millions de dollars pour qu'il quitte le projet, Philippe Sarde résiste à toutes les pressions et parvient à se faire soutenir par Universal Pictures, convaincu de ses choix techniques mais aussi et surtout esthétiques, sa partition humanisant des personnages liés par un bien lourd secret. Ces exemples de films sont le témoin d'une personnalité unique dans le paysage de la musique de films, méjugée par certains, fortement appréciée par d'autres, mais toujours intègre envers le film.

De leur côté, les patrons ou représentants de certains labels invités ont dévoilé les albums à sortir d'ici la fin de cette année. Ainsi a t-on appris que James Fitzpatrick avait réenregistré pour son propre label Tadlow Music la partition complète de LA CHUTE DE L'EMPIRE ROMAIN de Dimitri Tiomkin et allait s'atteler à la rentrée à celle de CONAN LE DESTRUCTEUR de Basil Poledouris, ce travail effectué en partenariat avec Prometheus, producteur du cd. En 2012, le gentleman producteur/régisseur d'orchestre se frottera en 2012 au titanesque QUO VADIS de Miklos Rozsa dont les contrats ont enfin été signés avec EMI Music, éditeur de la partition. Toutes ces oeuvres sont ou seront enregistrées avec le City of Prague Philharmonic Orchestra sous la direction de Nic Raine. Les festivaliers ont également eu confirmation par Dan Goldwasser des prochaines sorties du label La-La Land qui paraîtront d'ici à la fin de l'année: une édition complète du 1941 de John Williams et des albums augmentés pour FOREVER YOUNG de Jerry Goldsmith et BATMAN FOREVER d'Elliot Goldenthal. Une joie pour les fans mais un travail de titan pour le label et ses confères, ainsi que l'a prouvé la production du disque d'AIRPLANE (Y'A T-IL UN PILOTE DANS L'AVION?) mis en musique par Elmer Bernstein. Négociation des droits musicaux avec le studio, recherche des prises ayant servies pour le film à partir des sessions d'enregistrement, liaison de certains morceaux entre eux pour aboutir à une écoute plus cohérente, mixage, mastering, recherche documentaire et iconographique pour les jaquettes et les notes de livret, la production d'un album de musique de films ne se fait pas en quelques heures mais en plusieurs mois de travail, ce que des collectionneurs étriqués ont bien du mal à comprendre mais dont la démonstration lors de la conférence de La-La Land aura éclairé bon nombre de lanternes.

Riche d'informations, d'anecdotes et d'enseignements, les conférences de ce cru 2011 du festival d'Ubeda ont été rondement menées, ce qui n'a pas été le cas de toutes les manifestations de l'évènement. Alors, où se trouvent les points noirs? Suite au prochain numéro...

Raphaël Tchelebi